Rêver l’Orient

Incapable de trouver le bonheur en Europe, les artistes romantiques rêvent d’ailleurs. Ils projettent leurs espérances en Orient et s’imaginent vivre mieux et vivre heureux dans les pays d’au-delà la Méditerrannée.

Le capitaine du brick a reconnu les cimes du mont Liban. […] En effet, je levai les yeux alors vers le ciel, et je vis la crête blanche et dorée du Sannin, qui planait dans le firmament au-dessus de nous. — La brume de la mer m’empêchait de voir sa base et ses flancs. — Sa tête seule apparaissait rayonnante et sereine dans le bleu du ciel. C’est une des plus magnifiques et des plus douces impressions que j’aie ressenties dans mes longs voyages. C’était la terre où tendaient toutes mes pensées du moment, comme homme et comme voyageur; c’était la terre sacrée, la terre où j’allais de si loin chercher les souvenirs de l’humanité primitive; et puis c’était la terre où j’allais enfin faire reposer dans un climat délicieux, à l’ombre des orangers et des palmiers, au bord des torrents de neige, sur quelque colline fraîche et verdoyante, tout ce que j’avais de plus cher au monde, ma femme et Julia. Je ne doute pas qu’un an ou deux passés sous ce beau ciel ne fortifient la santé de Julia, qui, depuis six mois, me donne quelquefois des pressentiments funestes. Je salue ces montagnes de l’Asie comme un asile où Dieu la mène pour la guérir ; une joie secrète et profonde remplit mon cœur ; je ne puis plus détacher mes yeux du mont Liban. Nous dînons à l’ombre de la tente étendue sur le pont. […]

Peu à peu nous croyons reconnaître des villages jetés au penchant des collines, et de grands monastères qui couronnent, comme des châteaux gothiques, les sommets des montagnes intermédiaires. Chaque objet que nous saisissons du regard est une joie dans le cœur […]. Chacun fait remarquer à son voisin un objet qui lui était échappé; l’un voit les cèdres du Liban comme une tache noire sur les flancs d’une montagne, l’autre comme un donjon au sommet des monts de Tripoli; quelques-uns croient distinguer l’écume des cascades sur les déclivités des précipices. — On voudrait pouvoir, avant la nuit, toucher à ce rivage tant rêvé, tant désiré […]

Voyage en Orient, Lamartine, 1835

Lamartine, sur le bateau, avant son arrivée sur la côte libanaise, rêve déjà des plaisirs orientaux. Il imagine son voyage avant même d’avoir accosté et projette ses idéaux sur le pays, pour lui, cette terre lui permettrait de trouver le repos du corps et de l’âme : « Je ne doute pas qu’un an ou deux passés sous ce beau ciel ne fortifient la santé de Julia, qui, depuis six mois, me donne quelquefois des pressentiments funestes ». Le voyage en Orient est perçu comme une fuite, même plus, un espoir d’une meilleure vie. Lorsque l’Europe parait expirer, et semble petit à petit retirer la vie à sa fille, l’Orient apparait comme une terre de jouvence, magique, qui pourrait miraculeusement guérir le corps. Il en devient une obsession « C’était la terre où tendaient toutes mes pensées du moment », il est idéalisé « c’était la terre sacrée », l’Orient porte en lui tous les espoirs de jours meilleurs, de réalisation, de bonheur, de joie de paix « c’était la terre où j’allais enfin faire reposer dans un climat délicieux. » Hypnotisé par tant d’espoir, l’auteur romantique est apaisé juste par l’idée du Liban. Le pays porte en lui une dimension religieuse, paradisiaque : « Je salue ces montagnes de l’Asie comme un asile où Dieu la mène pour la guérir » C’est Dieu lui-même qui offre au poète l’Orient comme terre salutaire. D’avance, Lamartine sait qu’il va y trouver ce dont il a besoin. Accéder à l’Orient, c’est comme accéder au rêve. C’est comme permettre à ses désirs les plus profonds de se réaliser ; « toucher à ce rivage tant rêvé, tant désiré »…

Le Bain turc, Ingres, 1862

Sans jamais être allé en Orient, le peintre Jean-Auguste-Dominique Ingres peint Le Bain turc, sans modèles. Le « harem » qui y est représenté met en scène plusieurs dizaines de femmes nues languissantes et sensuelles. L’érotisme de la toile reside dans les poses suggestives des femmes représentées ainsi que dans leurs gestes et leurs caresses. La richesse de leurs formes renvoie à la richesse des rêves des artistes romantiques ; à leurs fantasmes et à leurs désirs de trouver en Orient ce qui pourrait les satisfaire.

Le Bain turc est l’aboutissement des recherches picturales d’Ingres ainsi que le fruit de nombreux dessins réalisés sur le thème de la baigneuse turque depuis 1807. Il reprend des figures de certains de ses tableaux précédents, comme par exemple La Baigneuse Valpinçon. En effet, nous retrouvons ce tableau au premier plan, avec à la main de la femme, un instrument de musique. Cependant la composition du tableau est harmonieuse, par exemple le cadre arrondi est en accord avec les lignes et les courbes de la toile. Ingres a choisi un cadre circulaire, en tondo, comme dans certaines oeuvres du peintre de la Renaissance Raphaël, qu’il considérait comme un dieu. La lumière tamisée de la toile contribute à l’accentuation des courbes des modèles.

La Baigneuse Valpinçon, Ingres, 1808

En réalité, les harems, qui sont les maisons des femmes, sont interdits aux hommes qui ne font pas partie de la famille. C’est ainsi qu’une fausse idée se glisse dans la conscience des Occidentaux, qui imaginent des maisons remplies de femmes prêtes à accueillir les hommes et à être à leur merci. Les artistes projettent leurs fantasmes en Orient et imaginent les femmes orientales comme des créatures enchantées, magiques et sensuelles. Cette toile illustre parfaitement le rêve d’Orient, le rêve de liberté, d’exotisme et de sensualité.

La juive d’Alger, Charles Cordier

A travers cette sculpture, Cordier présente une femme orientale aux couleurs mythologiques et séduisantes. Il ne retransmet pas avec exactitude la femme orientale, mais se permet de sculpter ce qu’il imagine qu’elle est, sans prendre de femme orientale pour modèle. En effet, cette femme s’apparente à une déesse mythologique, de par sa coiffure et ses habits. « Le beau n’est pas propre à une race privilégiée ; j’ai émis dans le monde artistique l’idée de l’ubiquité du beau. Toute race a sa beauté qui diffère des autres races », a écrit Charles Cordier. Dans ses sculptures, Cordier valorise la représentation d’un certain exotisme. Ce qui frappe dans cette sculpture, ce sont les traits très classiques, donnant corps à l’idée d’une Antiquité biblique restée vivante en Orient. Les orientalistes rêvent d’un Orient resté pur, qui n’a pas été alterné par les siècles de civilisation qui ont secoué l’Europe. Ils façonnent l’Orient avec uniquement leur imagination. L’Orient, c’est un endroit rêvé, entre passé et présent, un endroit cristallisé et sublimé par les oeuvres des artistes. La coiffe de cette femme d’Alger, d’une couleur doré, ne manque pas d’ajouter un caractère royal et divin à la figure de la femme orientale.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.
[…]

« Les Djinns », Les Orientales, Victor HUGO, 1829

Les Orientales est un recueil de Victor HUGO, qui, quoiqu’étant le chef de fil du mouvement romantique, n’a effectué aucun voyage en Orient. Ce recueil regroupe des poèmes dont le thème est l’Orient antique comme l’Orient « présent » et dépeint la société orientale. Toutefois, cet Orient décrit est un Orient sublimé, rêvé, teinté de légendes et de contes. Dans « Les Djinns » le narrateur décrit l’invasion des Djinns dans sa maison, le djinn état un génie (bon ou mauvais), dans le Coran et les légendes musulmanes. Dans cet extrait, nous pouvons relever le fait que le nombre de syllabes par vers augmente progressivement d’une strophe à une autre : 2, 3, 4, 5, 6. Cette augmentation est en écho avec le propos du poème, qui met en scène une invasion progressive d’un essaim de djinns et narre le fracas que ce dernier provoque. Ce rythme court mais progressif apporte au poème une certaine musicalité dynamique et presque joyeuse. Ainsi, le poème met en scène une légende orientale qui s’inscrit dans un univers merveilleux dont rêvent les romantiques. C’est un Orient fantasmé qui fait le propos du texte.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer